Etre un parent en deuil n'est pas contagieux. Ne vous éloignez pas de moi.
J'aimerais que vous compreniez que la perte d'un enfant est différente de toutes les autres pertes. C'est la pire des tragédies. Ne la comparez pas à la perte d'un parent, d'un conjoint, d'un animal.
Ne comptez pas que dans un an, deux ans, dix ans, je serai guérie. Je ne serai jamais ex-mère de mon enfant. Je vais devoir apprendre à survivre à sa mort, à revivre, si cela est possible, avec la cruelle absence. Je traverserai des hauts et des bas.
Ne croyez pas trop vite que mon deuil est fini. Mon âme est un champ de bataille, mon corps un champ de ruines. Divers désordres peuvent survenir, à l'un comme à l'autre. J'espère que vous admettrez avec patience les réactions mentales ou physiques que le deuil peut provoquer. Peut-être vais-je prendre ou perdre du poids, dormir comme une marmotte ou devenir insomniaque... Peut-être pire. Peut-être pas. Le deuil est un cataclysme intérieur. Il ravage jusqu'au tréfonds de l'être. Il rend si vulnérable.
Sachez aussi que tout ce que je fais et que vous trouvez un peu fou, est normal pour moi, pour l'instant.
Pendant un deuil, la boussole des sentiments et des émotions s'affole. La dépression, la colère, la culpabilité, la frustration, le désespoir, l'isolement, l'agressivité, la remise en question des croyances et des valeurs fondamentales...Tout ce tohu-bohu émotionnel constitue les étapes du deuil d'un enfant. Essayez de m'accepter dans l'état où je suis momentanément, sans vous froisser.
Il est normal que la mort de mon enfant me fasse perdre, outre la mesure de mes émotions, le courage, l'ambition ou les projets d'avenir. Pour le moment, je ne sais vivre que de son souvenir. J'ai besoin de me repaître, encore un peu, de ce passé où résonnaient ses rires. Je le fais par habitude, comme un réflexe de survie, mais parfois sans conviction. Ne m'en veuillez pas !
J'aimerais que vous compreniez que le deuil transmute un être en une autre personne. Aujourd'hui, je ne suis plus celle que j'étais avant et je ne le serai jamais plus. Pour autant, je ne suis pas encore celle qui est en devenir. En cet instant transitoire, je suis dépossédée du sentiment même de mon existence. Je n'existe qu'au travers de ma douleur. Je ne suis que douleur.
Ne m'attendez pas au tournant du souvenir. Vous seriez frustrés et déçus. J'ai pris une autre route. Bien malgré moi.